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Sonia

A 60 ans, Frank Musy part en préretraite. L’animateur de « Tombouctou, 52 jours » n’abandonne pas complètement le micro, mais il a produit sa dernière émission jeudi 1er juillet. Frank Musy, près de 40 ans de radio, c’est un des monuments de la Radio Suisse Romande, tant pour les archives de la maison que pour les auditeurs.
Lettre d'adieu de Sonia Zoran:


Cher Frank,


Jamais je n'oublierai ce moment sous le baobab avec Sanga, même s'il y faisait évidemment soif.


On était là, sans protocole*, pour essayer de nous rencontrer et de le raconter, sans nous tromper, pour essayer d'être dans le vrai, une minorité de vérité, comme on le dit là-bas, au Burkina.


Une minorité de vérité qui vaut tellement plus qu'une majorité de mensonge bien emballé, n'est-ce pas Frank ?


Eh bien ces instants de vérité, si difficiles à créer et si simples à trouver quand on les laisse venir, quand on se laisse dire, ces instants de vérité, je les cherche depuis toujours, comme la plupart d'entre nous. Et dans mon métier, ces dernières années, c'est souvent grâce à toi que je les ai trouvés.


Alors pour nouer la gerbe de ce florilège, pour te dire au revoir avant de te laisser filer vers un été particulier, celui de ta vie de presque retraité, j'ai eu envie de t'écrire une lettre.


Frank, je t'écris au bord du Léman puisque je ne suis pas assez slave pour me risquer à l'art du toast et pas assez burkinabée pour réussir à te dire un beau grand merci sans passer par l'écrit.


Merci tout d'abord d'avoir existé et fait exister tous ces carnets de route qui font vivre le monde sur les ondes comme aucune autre émission. Depuis dix ans, j'ai vécu comme tous les auditeurs, d'innombrables instants magiques: en voiture ou en sirotant mon café, tout d'un coup, j'y étais : dans un bus à Bombay ou chez un roi camerounais. Dans une bibliothèque de Badgad ou dans la cuisine de Cesaria Evora.


Et un jour où j'y étais tellement, dans un de ces ailleurs, un jour où je suis restée une demi-heure la portière ouverte, parce qu'un tapis volant sur les ondes m'avait emmenée dans les Balkans, j'ai décidé de changer de vie, de quitter au moins en partie l'écrit pour moi aussi apprendre à cueillir des sons.


Et tu as su m'accueillir Frank, tout comme tu as ouvert ton antenne à d'innombrables débutants. Car tu as non seulement fait exister les carnets de route, mais tu les as laissé exister.
Avec leurs imperfections, leurs approximations, techniques ou politiques. Car tu préfères laisser dire que faire dire. Jamais tu n'as voulu définir avec quiconque un itinéraire, un sujet, un angle, comme on le dit en jargon journalistique. Toi tu les détestes les angles, sauf quand il s'agit de les arrondir.


Certains pourraient y voir de la faiblesse, une crainte du conflit ou de la paresse intellectuelle. Mais je ne crois pas que ce soit ça, sinon je ne serais pas là. Bien sûr tu es un tendre, un homme qui préfère la colère solitaire au duel face à face, bien sûr tu es un adepte de la sieste et du voyage en douceur, mais c'est parce que tu aimes trop la vie, la tienne et celle qui brille dans l'œil des autres. Tu l'aimes tellement, cette vie, que tu crains de l'éteindre avec une critique et que tu refuses d'en faire une problématique.


Alors évidemment, tu t'es éloigné de l'info pour devenir un griot vaudois. Pour raconter le monde sans mettre ton cœur au frigo, comme dirait Sanga, pour ne surtout pas juger comme tu dirais toi.


C'est curieux, comme maxime, en tout cas ce n'est pas à la mode. Mais tu te fous des modes, et tu désobéis même à tes propres règles, car évidemment que tu juges, George Bush en saurait quelque chose s'il écoutait la radio romande. Et évidemment que tu prépares tes propres reportages.


Je l'ai découvert en partant sur tes traces au Burkina, où tu m'avais fait un programme chargé comme un bus africain. Mais qui commençait aussi par trois jours de calme imposé, parce que tu sais mieux que quiconque combien il est nécessaire d'acheter le climat** pour trouver le la de là-bas.


Et là-bas, c'est toi que j'ai découvert sans que tu y sois. Une de tes filles m'avait dit ça avant que je ne parte, elle avait raison: pour te connaître, pour te comprendre, il faut aller à Ouahigouya. Là-bas, tout le monde raconte monsieur Frank, là-bas tout le monde demande quand est-ce qu'il revient, car il revient toujours.
Et quand le vent se lève, quand les acacias frémissent et quand la poussière rouge tourbillonne, quand il y a comme «ffff» dans l'air du désert, c'est un peu de toi qui passe…


Il en a fallu du temps pour que je puisse parler de ses génies avec Sanga, il a fallu des années pour que je commence à deviner le Frank du désert, celui qui se cache derrière cette moustache du baroudeur de cafétéria. Mais il en faudra plus encore pour que je découvre tout ce que j'ai appris entre ces deux griots, celui de Ouahigouya et celui de la Sallaz.


Sanga et toi m'avez appris à me taire ou à attendre de trouver le bon moment pour parler, parce que les mots pas creux viennent peu à peu et parce qu'on ne peut pas courir et se gratter le cul en même temps, comme on dit là-bas.


Alors merci Frank, merci mille fois de m'avoir invitée à découvrir ta famille d'ici et ton deuxième pays, tes collègues et tes amis de la Voix du paysan. Car là-bas, même les amibes sont devenues mes amies pour la vie. Mais toi aussi je crois.


Grâce à toi ça a chauffé et mon chien a eu à manger.


Et grâce à toi je suis là aujourd'hui avec cette lettre évidemment personnelle et pourtant collective.


Car nous sommes quatre, pas comme les mousquetaires, plutôt comme des dromadaires, à te succéder sur la route de Tombouctou. Véronique Marti, Cyril Dépraz, Monsieur T. et moi.


Quatre drôles de chameaux qui se sont croisés en t'approchant et qui s'ils l'osaient t'offriraient trois poulets, comme on le fait chez les Dogons. Le blanc pour le bon cœur, le multicolore, enfant du mélange, pour symboliser la continuité de la coopération. Le doré et le noir, pour évoquer la difficulté du travail en commun et la gestion des êtres humains.


Mais on n'a pas osé, alors nous allons t'offrir trois promesses: nous te promettons Frank de continuer à tout faire pour ouvrir les ondes à ceux qui parcourent les routes du monde en dehors des autoroutes de l'actu et de cheminer sans nous presser entre l'infini plus plus et l'infini moins, moins.


Nous te promettons de ne pas oublier l'Afrique et ses proverbes, car l'essentiel c'est le principal, comme on le dit sur la terre de nos ancêtres à tous.


Et nous te promettons de verser un peu de blanc par terre à ta santé, chaque fois que nous ferons koke sans toi, même si tu n'es pas encore un ancêtre, mais tu le vaux bien espèce de doyen junior.


Quant à moi, je t'enverrai souvent des pensées parsemées de sésame et il n'est pas impossible que tu trouves quelques miettes de galettes à ton intention au coin de l'ordinateur que nous partagerons à la rentrée. D'ici là, bon vent, Frank !


Ta passion africaine t'a coûté de la nivaquine et plus encore, mais tu sauras très bien une fois encore affronter la saison chaude. D'ailleurs, il fait soif, même au bord du Léman, même loin des baobabs et c'est le moment de virguler, direction la cafétéria, pour partager quelques arachides et quelques bulles, à défaut de dolo…


Je te laisse rendre l'antenne, yaba.


Et encore une fois Barka, pusu barka


Sonia Zoran, le 26 juin 2004


* Les terme soulignés sont des expressions ou proverbes burkinabés
** Sauf celui-ci qui est l'expression favorite de Frank


Date de création : 23/09/2004 à 12:19
Dernière modification : 18/02/2010 à 22:06
Catégorie : Amis
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