| Article de Jean-Marie Vodoz, Journal 24Heures, le 6 décembre 2004
Notre courageux ami le Burkina Faso
«Oui, sous l’impitoyable soleil d’Afrique se livre un long, très long, très courageux combat» 1er décembre C’était la fin du ramadan, dans le nord du Burkina Faso, en pleine brousse africaine. Les notables de Kéra-Douré (4500 habitants) siégeaient sous l’arbre à palabres, un tamarinier. Ils récitaient des litanies coraniques, et priaient en ouvrant les mains devant leur visage. Puis il y eut, en langue mooré, une intervention du chef du village, au milieu de laquelle on reconnut un nom familier: Frank Musy. Alors les hommes, vêtus de couleurs vives ou de boubous blancs, se levèrent et, suivant un rite universel, ils observèrent une minute de silence à la mémoire du journaliste de la Radio suisse romande. L’empreinte laissée par Musy dans ces parages est extraordinaire. Du reste, il aurait dû conduire notre petit groupe de visiteurs suisses, mais la mort l’avait abattu quelques semaines avant notre départ. Et nous retrouvions partout sa trace. Il avait créé l’Association Kéra-Douré-Belmont, dont l’actuel président, M. Philippe Jan, et sa femme venaient ce jour-là faire le point, comme chaque année, sur les réalisations de la communauté paysanne et sur le fonctionnement du modeste hôpital, de la petite maternité, de la «maison suisse», de plusieurs autres projets auxquels avait fortement contribué l’argent versé par les Vaudois. Nous venions aussi de rencontrer, à Ouahigouya (ville aux abords du Sahel), onze jeunes animateurs de la Voix du Paysan, une de ces précieuses radios rurales qui pénètrent dans des populations analphabètes à près de 80%, donnent aux cultivateurs des conseils pratiques, luttent contre le sida, dénoncent — avec succès, disent-ils — la pratique de l’excision, et vont jusqu’à signaler les objets perdus ou les pièces de bétail volées. On nous fit entrer dans les pauvres studios, causer un peu de la Suisse au micro, et l’animateur annonça «des amis de Frank Musy»: pas d’introduction plus éloquente.
A Ouahigouya travaille également une étonnante Suissesse, Mme Ariane Vuagnaux, qui fut une avocate yverdonnoise, mais qui un beau jour a lâché son étude pour se consacrer, avec son mari, à la Fondation L’Hymne aux enfants*, laquelle entretient, grâce aux dons qu’elle reçoit, un centre hospitalier. On y rencontre des patients atteints de diverses maladies: la tuberculose, le paludisme, la bilharziose ou l’horrible noma, qui frappe les gosses les moins résistants, et dévore, en quelques semaines, une partie de leur visage. Mais combien de Burkinabés meurent-ils sans secours efficaces dans les villages de terre et de chaume? «Nous ne soignons probablement que 20% des malades», dit le patron médical de l’établissement, le Dr Zala. C’est une estimation, puisqu’il n’y a ni statistique ni, évidemment, réseau de santé. Le Burkina Faso, c’est à peu près le fond de la misère. Plus cruellement encore cette année: les pluies n’ont pas été suffisantes. Et l’autre jour, un quotidien rapportait, comme un fait divers presque banal, le suicide d’un paysan qui ne pouvait plus nourrir sa famille. L’année dernière, pourtant, le minuscule produit national brut a grimpé de près de 6%. Car on travaille. On essaie de retenir l’eau par de petits barrages. On étend, à force de creuser des puits, les cultures maraîchères. On se bat pour exporter davantage de coton. Depuis peu, on exploite un arbre, le karité, dont on tire un beurre végétal pour produire du savon, de la crème de beauté. On forme des communautés paysannes qui combattent le fatalisme, enseignent une morale du travail et de l’émulation, utilisent au mieux l’aide qu’apportent certains pays riches (la Suisse y figure pour des montants honorables: près de 25 millions de nos francs cette année). On essaie de reconstituer des forêts dans la campagne sèche où rôdaient, jadis, le tigre et la panthère. On essaie aussi d’améliorer l’école. Ici, une classe primaire compte couramment 120 élèves (les Vaudois font la grève pour beaucoup moins que ça!). Mais il semble bien que l’analphabétisme commence à reculer... Oui, sous l’impitoyable soleil d’Afrique se livre un long, très long, très courageux combat.
* BP 1565, CMS Ouaga 11 (B.F.).
CARNET: Jean-Marie Vodoz, ancien rédacteur en chef
Date de création : 14/12/2004 à 16:02
Dernière modification : 18/02/2010 à 22:05
Catégorie : Amis
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